Longtemps, les moquettes professionnelles étaient promises à l’incinérateur. Elles deviennent maintenant un nouveau gisement de l’économie circulaire. À Wavre, la société Composil ambitionne d'imposer son modèle à l’échelle européenne.
À Munich, Paris ou Bruxelles, des milliers de mètres carrés de moquette échappent désormais à la benne. Longtemps considérées comme un déchet difficile à traiter, les dalles issues des bureaux peuvent être démontées, triées, nettoyées, reconditionnées puis réinstallées ailleurs. C’est sur ce marché encore émergent que Composil, entreprise wavrienne spécialisée depuis plus de trente ans dans l’entretien des moquettes professionnelles, accélère aujourd’hui avec sa filière ReUse & Recycle.
Le sujet peut sembler secondaire. Il ne l’est pas. Dans les bureaux, hôtels, salles de réunion ou espaces d’accueil, la moquette reste omniprésente. Chaque année, environ 716 millions de mètres carrés seraient vendus dans l’Union européenne, où elle représente près de 40% du marché des revêtements de sol. En parallèle, près de 1,6 million de tonnes de moquettes usagées finiraient encore en décharge ou à l’incinérateur.
Pour Composil, ce flux constitue surtout un gisement. "Dans l’idée, on maîtrise toute la chaîne de valeur de la moquette", explique Jean Minne, CEO de l’entreprise. Après avoir repris la société en 2013, le dirigeant a progressivement élargi le métier historique de nettoyage et de maintenance vers le réemploi et le recyclage.
Des moquettes encore neuves jetées
La logique est simple : prolonger la durée de vie des matériaux chaque fois que possible. Lorsqu’un immeuble de bureaux change d’occupant, le scénario est souvent identique : rénovation, rafraîchissement des espaces et remplacement de la moquette, même lorsqu’elle est encore en bon état. "Une entreprise dont la couleur est le vert ne voudra pas forcément d’une moquette grise, même impeccable", résume Jean Minne.
Résultat : des surfaces parfois quasi neuves partent à l’incinérateur. Composil intervient alors pour démonter, auditer et trier les dalles. Les meilleures sont nettoyées et reconditionnées, les autres rejoignent des filières de recyclage. "Notre rôle, c’est de garantir au client que 100% de sa surface sera valorisée", insiste l’entreprise.
Le modèle repose sur une organisation hybride : certaines opérations sont réalisées en interne, d’autres avec des ateliers protégés ou des partenaires spécialisés dans la déconstruction et la logistique.
Transformer le déchet en ressource
Cette approche produit déjà des résultats tangibles. Composil revendique plus de 400.000 m² de moquettes restaurés, réemployés ou recyclés, ainsi que 4.000 tonnes de CO₂ évitées. L’entreprise affirme aussi pouvoir réduire certains coûts de moitié. Chaque mois, plus d’un million de mètres carrés de moquettes sont entretenus grâce à une méthode de nettoyage à sec permettant d’économiser environ 200 litres d’eau par tranche de 1.000 m².
L’argument écologique se double d’un avantage économique. Selon l’entreprise, une moquette de réemploi peut coûter de 10 à 60% moins cher qu’un produit neuf haut de gamme. "Même si le client n’en a rien à faire de la durabilité, il va agir dessus indirectement parce qu’il va acheter à un prix intéressant", observe Jean Minne.
Le bilan carbone devient lui aussi un argument commercial. Une moquette neuve représenterait entre 7 et 10 kilos équivalent CO₂ par mètre carré, contre 400 grammes à 1 kilo pour une dalle réemployée, transport et reconditionnement compris. Pour les entreprises soumises à des objectifs ESG ou à des certifications comme BREEAM, le gain devient concret.
Le chantier mené à Bruxelles-Nord illustre cette montée en puissance. Dans une tour rénovée par Whitewood, 23.300 m² de moquette ont été audités. Au final, entre 11.000 et 11.500 m² ont pu être réemployés sur place. Certaines dalles ont simplement été nettoyées avant d’être reposées. D’autres ont été démontées, triées et reconditionnées avec l’aide d’ateliers protégés. Le reste a été complété par du neuf. Pour Composil, ce type de projet démontre que le réemploi à grande échelle devient techniquement viable dans l’immobilier tertiaire.
Le casse-tête du recyclage total
La filière reste toutefois jeune et complexe. Aujourd’hui, 30 à 35% des moquettes récupérées repartent directement en réemploi. Les 65 à 70% restants sont orientés vers le recyclage. Certains fabricants reprennent une partie des produits, mais ils privilégient généralement leurs propres matériaux.
Les fibres peuvent être séparées des sous-couches puis réutilisées dans différentes applications industrielles. Certaines sous-couches trouvent des débouchés dans l’industrie routière. Les dernières générations permettraient même, en théorie, de produire une nouvelle dalle composée jusqu’à 97% de matériaux d’origine.
Mais l’équation économique reste délicate. Composil collabore notamment avec Aquafil, producteur de fils utilisés dans plusieurs moquettes. Les premiers tests sont encourageants, mais le fil ne représente que 10 à 15% du poids total d’une dalle. "Que fait-on du reste ?", interroge Jean Minne.
L’enjeu consiste désormais à structurer une véritable chaîne industrielle capable de rentabiliser transport, traitement et main-d’œuvre.
L'Europe dans le viseur
Cette ambition accompagne la croissance du groupe. Composil a clôturé 2025 avec un chiffre d’affaires d’environ 6,5 millions d’euros. La filière ReUse & Recycle représente déjà près de 15% de l’activité. L’entreprise emploie environ 88 collaborateurs et revendique 1.200 clients dans plusieurs pays européens.
Le développement international est désormais au cœur de la stratégie. Composil est active en Belgique, en France, au Luxembourg, en Suisse, en Suède, en Allemagne et en Autriche. La France apparaît comme le marché le plus prometteur, portée par une réglementation plus avancée en matière de valorisation des déchets du bâtiment. "Les clients nous disent : votre solution est intéressante, mais surtout maintenant, nous en avons besoin parce que cela devient obligatoire", explique Jean Minne.
Depuis le début de l’année 2026, l’entreprise concentre donc une partie importante de ses efforts sur le marché français, où plusieurs contrats ont déjà été signés. L’objectif : adapter les process à chaque pays sans perdre la cohérence du modèle.
Composil regarde également au-delà des bureaux. L’entreprise développe une activité liée aux surfaces sportives, notamment les terrains de hockey et de padel. Là aussi, les questions de réemploi et de recyclage deviennent stratégiques.
Que retenir ?
Dans un secteur du bâtiment régulièrement pointé pour son empreinte environnementale, la moquette de réemploi reste encore une niche. Mais une niche à fort potentiel. "Par rapport aux millions de mètres carrés déconstruits chaque année en Europe, ce que nous faisons reste marginal. Mais les opportunités sont énormes", estime Jean Minne.
Le pari de Composil consiste donc à transformer un déchet banal en ressource économique. Une dalle de moquette retirée d’un bureau bruxellois peut désormais être nettoyée, reconditionnée puis reposée ailleurs. Ce n’est plus seulement un revêtement de sol : c’est une matière première.
Cet article a été rédigé par Rodolphe Masuy dans le cadre de la Revue W+B n°172.




